
Courrier international publie mon entretien dans son hors-série « Russie : l’état de guerre » (avril-mai 2026)
Économie de guerre : la Russie multiplie les grands travaux et bichonne ses oligopoles
La publication vient étayer l’observation mise en avant dans mes analyses de ces dernières années : la nationalisation militaire et l’état d’urgence non déclaré n’annulent ni ne suspendent le cours du capitalisme russe. Celui-ci repose toujours sur un modèle néolibéral qui s’inscrit de plus en plus étroitement dans le cadre souverainiste et se subordonne aux objectifs d’un nouveau mercantilisme économique. En d’autres termes, le régime russe ne revient pas à la bureaucratie soviétique, mais s’oriente vers un nouvel ordre corporatiste. Les oligopoles y jouent un rôle prépondérant : intégrés dans des formes variées de partenariats public-privé, ils tirent profit de l’économie de guerre et exercent une influence de plus en plus tangible sur les routines sociales et esthétiques du quotidien. Les réalités abordées dans ce texte concernent le marché du transport ferroviaire en Russie et les travaux de construction menés dans les territoires occupés, ainsi que la vie des familles qui ont tiré profit de la guerre contre l’Ukraine.
Île artificielle à Sotchi, TGV Moscou-Kazan, modernisation des lignes de chemin de fer stratégiques : pendant que la guerre consume ses ressources, la Russie se lance dans de grands chantiers. Interrogé par le média indépendant russe «Cherta», le sociologue Alexander Bikbov explique que, derrière ces projets colossaux, se joue une autre bataille – celle de l’économie de guerre, où les oligopoles prospèrent sous la protection de l’État.
Actuellement, en Russie, de grands travaux doivent être réalisés ou sont en cours de réalisation. N’est-ce pas paradoxal de lancer des chantiers aussi gigantesques pendant que la guerre a lieu ?
Alexander Bikbov : Nous sommes habitués à l’imagerie soviétique, dans laquelle la guerre est synonyme de privations, de pénuries de produits d’alimentation, de ruines. Mais, historiquement et socialement, la guerre est aussi une forme de business. Même si un conflit entraîne des pénuries et un régime d’économies, tant dans le pays qui subit l’agression que chez l’agresseur, elle conduit à une redistribution bien réelle des finances et des ressources matérielles.
Et tous les mouvements de capitaux dans l’économie engendrent une nouvelle demande et de nouveaux secteurs de rentabilité. Il ne s’agit pas seulement de la production d’armes, de la technologie et de l’équipement militaires. On observe le même phénomène dans les régions russes, qui ont reçu de l’argent «de la guerre» : des allocations funéraires, des salaires, des primes – tout ce qui revient aux «heureux» bénéficiaires des revenus exceptionnels de la guerre.
Les observateurs constatent une relance de la consommation en province …
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